Redéfinir la santé mondiale: une responsabilité partagée
Genève, 18.05.2026 — Discours de la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider à l’occasion de la 79e Assemblée mondiale de la Santé à Genève. Seules les paroles prononcées font foi.
C'est un honneur et une joie renouvelée de vous accueillir à Genève, au siège de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), pour cette 79e Assemblée. Bienvenue dans une ville qui incarne la vocation universelle du multilatéralisme: un lieu de dialogue, de transmission de valeurs, de confiance et d'engagement commun en faveur de la santé pour toutes et tous.
Je souhaite débuter mon propos en rendant hommage au personnel de l'OMS. Son expertise, son engagement quotidien permettent à l’organisation de rester à la hauteur de son exigeant mandat. Nous le constatons actuellement, alors que l’OMS joue pleinement son rôle dans la coordination internationale face à l’hantavirus.
L’année écoulée a été marquée par un net durcissement du contexte international. Le budget de l'OMS a été réduit de 21%, soit près d'un milliard de dollars. Des centaines d’emplois ont été supprimés. Des programmes ont été réduits. L'OMS a dû se réformer en profondeur, dans l'urgence, tout en continuant d'assurer sa mission essentielle. La Suisse vous en est profondément reconnaissante.
C'est dans ce contexte difficile et intense que s'inscrit la redéfinition de la santé mondiale. Et l'OMS doit en rester le centre et le moteur. En tant que pilier normatif, technique et de coordination, en tant qu’unique organisation de santé mondiale à vocation universelle, c'est à l’OMS qu'il appartient de conduire cette transformation, en étroite collaboration avec les autres institutions de santé globale. Cette conviction basée sur des valeurs d’équité, d’accessibilité et d’interdisciplinarité prend tout son sens ici, à Genève, capitale internationale de la santé publique, écosystème unique où convergent organisations internationales, recherche, société civile et secteur privé.
La Suisse assume sa responsabilité d’Etat hôte, pour préserver et renforcer cet écosystème, à travers trois axes. Premièrement, un soutien financier concret. Face aux contraintes budgétaires actuelles, la Suisse a débloqué une enveloppe de 269 millions de francs pour renforcer la Genève internationale d'ici à 2029, dont l'OMS bénéficie à plusieurs égards. Le deuxième axe est un engagement en faveur d'un financement durable, à travers l’augmentation progressive des contributions obligatoires. L'OMS a besoin d'un financement stable et prévisible, pour planifier, anticiper et réagir. Avec seulement 25% de contributions obligatoires, cette stabilité reste insuffisante. La Suisse plaide depuis de nombreuses années pour un rééquilibrage. Enfin, le troisième axe est un soutien aux réformes au sein de l'OMS et du système onusien. Les fragilités actuelles doivent être saisies comme une opportunité de renforcer l’efficacité collective. L'OMS occupe une place unique: elle est la seule organisation de santé présente sur les trois axes de réforme de l’ONU. Elle est irremplaçable.
La santé, pilier central de la sécurité mondiale
Nous devons tous, en tant qu’Etats membres, faire preuve de courage, en repensant non seulement l'OMS, mais aussi ses interdépendances avec l'ensemble du système des Nations Unies. Dans le cadre des réformes ONU80, il est donc crucial, vital, de renforcer le rôle de la santé comme pilier central de la sécurité mondiale. L'OMS doit être capable de continuer à agir, et l'écosystème qui gravite avec et autour d’elle à Genève doit s’adapter.
Dans un monde marqué par la multiplication des conflits et des crises humanitaires, ce sont avant tout les populations qui souffrent. Les conflits et les contextes fragiles sont aussi des terreaux fertiles pour les crises sanitaires. Ils soulignent la nécessité d’une OMS forte et capable d’agir, tant au niveau de l’élaboration des politiques de santé que de leur mise en œuvre concrète sur le terrain. La crédibilité du multilatéralisme se mesure à ses résultats concrets.
Trois domaines illustrent cette volonté d’obtenir des avancées tangibles: premièrement, la santé comme vecteur de paix à travers l'Initiative Globale Santé et Paix, portée notamment par la Suisse et le Sultanat d'Oman, et formalisée par une résolution adoptée en 2024. Nous développons actuellement un cours pour les professionnels de santé, afin de les sensibiliser aux contextes de tension ou de conflit. Comprendre et faire respecter le droit international humanitaire, en particulier la protection de la mission médicale, est aujourd’hui plus fondamental que jamais. La santé ne peut pas, ne doit en aucun cas devenir une cible. Elle est un bien public mondial et doit être protégée en tout temps.
Deuxièmement, nous allons continuer à travailler sur l'Annexe à l’Accord sur les pandémies, portant sur un mécanisme pour l’accès et le partage des avantages liés à l’échange d’information sur les agents pathogènes. L'adoption de l'Accord sur les pandémies en mai 2025 a démontré que les Etats membres ont toujours la volonté d’œuvrer ensemble pour le bien commun. Mais cet accord ne pourra entrer en vigueur que lorsqu'une solution aura été trouvée sur l'Annexe. Les négociations sont complexes et la Suisse reste engagée pour trouver des solutions réalistes, fonctionnelles et fondées sur un mandat clair, tant pour les futurs États parties que pour l'OMS. Il sera également essentiel de poursuivre le développement international du système BioHub de l’OMS, afin de garantir un partage des agents pathogènes sûr, efficace et équitable, contribuant au renforcement de la sécurité sanitaire mondiale.
Troisième domaine d’action, la résistance aux antimicrobiens. Cette Assemblée est invitée à adopter la mise à jour du Plan d'action mondial sur la résistance aux antimicrobiens, qui renforce l’approche multisectorielle et intègre les nouveaux engagements internationaux. Nous sommes tous concernés.
Permettez-moi de prendre l’exemple de la Suisse qui n'est pas épargnée par ce danger: les infections résistantes y causent environ 300 décès par an, et l'OCDE estime que leurs coûts directs et indirects pourraient atteindre jusqu'à 748 millions de francs par année d'ici 2050 pour la Suisse. C'est pourquoi nous attachons une importance particulière au renforcement de la surveillance et de la lutte mondiale contre la résistance aux antimicrobiens et à la mise en place d’incitations durables pour relancer la recherche et l’innovation antibiotique. Le plan d’action mondial actualisé constitue une base solide à cet égard.
Tout ce travail, nous le menons pour les générations actuelles, mais aussi pour celles de demain. Et pour elles, la réponse ne viendra pas uniquement des soins. Elle viendra aussi de la prévention. Deux défis illustrent cette conviction. La santé mentale, d'abord. 1,1 milliard de personnes vivent avec un trouble de santé mentale, et le suicide reste la troisième cause de mortalité chez les jeunes. Ces chiffres ne sont pas seulement alarmants, ils révèlent un échec collectif de la prévention. La Suisse s’engage, y compris à travers sa coopération internationale, en faveur de services intégrés et de proximité, favorisant la détection précoce et l’intervention rapide.
Le lien entre santé et climat, un défi urgent
Le lien entre santé et climat représente lui aussi un défi urgent pour nos populations. Le changement climatique n'est pas un risque futur lointain: c'est un risque systémique actuel qui se manifeste aujourd’hui déjà par des impacts concrets et dévastateurs sur la santé. À l'échelle mondiale, l'OMS projette 250 000 décès supplémentaires par an d'ici les années 2030 sous l'effet du changement climatique, notamment via le paludisme, les inondations et la malnutrition. Les pays à faible revenu et les petits États insulaires en développement sont ceux qui subissent les conséquences sanitaires les plus graves. Agir sur les déterminants environnementaux de la santé, c'est de la prévention à grande échelle. La Suisse s'y engage, notamment à travers l'Alliance ATACH de l'OMS et sa présence active dans les processus environnementaux internationaux.
Dans ces deux domaines, une même logique s’impose: investir en amont coûte moins cher, sauve plus de vies, et protège mieux les générations futures. Ces générations sont représentées ici même. Comme je le constate, de nombreuses délégations incluent des délégués de la jeunesse. Il est essentiel non seulement de leur donner la parole mais aussi de les écouter, d’instaurer un véritable dialogue, car nous ne pouvons pas construire l’avenir sans celles et ceux qui le vivront.
À l’initiative de la déléguée suisse de la jeunesse, un stand a été mis en place qui met en valeur l’engagement durable des représentants de la jeunesse au sein de leurs délégations, ainsi que le réseau global qu’ils ont développé entre eux. Un réseau dont nous pouvons tous bénéficier des expériences et impulsions.
Les jeunes sont aussi celles et ceux qui hériteront des outils que nous construisons aujourd'hui, notamment l'intelligence artificielle et la numérisation de la santé. Ces technologies offrent un immense potentiel, pour autant qu’elles reposent sur un fondement essentiel: la qualité des données. Pour émettre des recommandations solides en matière de santé, nous ne pouvons pas nous contenter de données fragmentées ou insuffisamment fiables. Une intelligence artificielle ne saurait être plus pertinente, plus probante que les données qui l’alimentent.
Dans le domaine de la santé publique, des données très pertinentes existent, mais elles restent parfois difficilement accessibles. On ne saurait négliger le fait que même les statistiques officielles ne sont pas à l’abri de dynamiques préoccupantes: sorties de leur contexte ou mal interprétées, elles peuvent fragiliser la confiance du public et affecter la qualité du débat. C’est pourquoi nous avons une responsabilité partagée: nous devons garantir que des données fiables restent accessibles, compréhensibles et utilisables. Cette thématique est une priorité pour la Suisse et c’est en ce sens que nous entendons contribuer aux discussions en cours au sein de l’OMS. La Suisse accueillera également le sommet mondial sur l’intelligence artificielle en 2027.
Des données fiables sont également essentielles pour maintenir la confiance dans les connaissances scientifiques et la réputation des institutions qui les portent. Cela requiert une culture de collaboration, une compréhension commune et le travail en commun avec de nombreuses institutions scientifiques. C’est pour cette raison que la Suisse place les centres collaborateurs de l’OMS au cœur de cette réflexion. Ce sont eux qui produisent, ancrent et valident les connaissances scientifiques sur lesquelles repose l’action de l’OMS. Nous avons récemment organisé un premier dialogue avec ces centres collaborateurs au niveau national; un dialogue que nous souhaitons poursuivre. Fort de cette expérience, nous invitons l’OMS à organiser une nouvelle réunion mondiale des centres collaborateurs à Genève en 2027. La Suisse se tient prête à soutenir pleinement ces démarches.
Le thème de cette Assemblée, redéfinir la santé mondiale, est à la fois un défi et une promesse. Un défi face aux crises actuelles. Une promesse grâce à notre capacité à agir ensemble en faveur de la santé mondiale. La Suisse croit en l'OMS et en la force du multilatéralisme.